Tout ce que vous ne vous êtes jamais demandé sur… le blanc !
Déjà… couleur ou pas couleur ?
Tout le monde n’est pas d’accord au sujet du blanc : peut-on dire que c’est une couleur ? Ou est-ce l’absence de couleur ? Pourtant, d’un point de vue optique, il s’agit de la synthèse de toutes les longueurs d’onde du spectre visible (autrement dit, dans le monde lumineux, c’est la combinaison de toutes les couleurs).
Cela donne au blanc une place à part, sacrée pour certain, dénuée d’intérêt pour d’autres.
Petite histoire du blanc
Il faut savoir que dans l’Antiquité, on ne reconnaissait l’existence que de trois couleurs : le blanc, le rouge et le noir. Avant le bleu, aujourd’hui couleur la plus aimée dans le monde, ou le vert, le blanc avait donc une place d’importance dans la société.
Comme l’explique Michel Pastoureau, historien spécialiste de la couleur, nos ancêtres « distinguaient même le blanc mat du blanc brillant ».
Saviez-vous que le prénom de Dumbledore dans Harry Potter, Albus, est le mot latin désignant le blanc mat et qui donna en français « albâtre » ? Et que candidus, désignant le blanc brillant, désigna ensuite le candidat, « celui qui met une robe blanche éclatante pour se présenter au suffrage des électeurs » ?
Ou encore que le mot « blanc » français n’est autre que le mot germanique pour désigner le blanc brillant, blank, dont on a changé le « k » pour un « c » ?
Voilà, vous pourrez briller en société pendant vos apéros de l’été !
La fabrication du blanc
La production de la couleur blanche a connu une évolution technique majeure, passant de ressources naturelles locales à des procédés chimiques industriels, redéfinissant à chaque étape son coût, sa disponibilité et sa qualité.
Pendant l’Antiquité et jusqu’au Moyen-Age, difficile d’obtenir un blanc vif et couvrant comme on en dispose aujourd’hui. On se suffisait de craie et de gypse, minéraux calcaires broyés et utilisés comme base pour les enduits, les fresques, et les peintures à la chaux. Le blanc ainsi produit, mat et terne, était utilisé pour les murs et les plafonds plutôt que pour de fines peintures. Si aujourd’hui on dispose de revêtements de façades blancs « auto-nettoyants », à l’époque la chaux et le plâtre dominaient la construction et ce pendant des millénaires, d’où les façades méditerranéennes et les intérieurs monastiques immaculés.
On pouvait aussi produire du blanc à base de cire d’abeille, ou de carbonate de plomb (blanc de plomb), connu sous le nom de « blanc d’Espagne » ou « blanc de Venise » et offrant un pouvoir couvrant aussi exceptionnel que ce pigment était toxique. Cher et dangereux à manipuler, il était réservé aux surfaces plus nobles, aux commandes royales ou religieuses.
Et puis bien-sûr, le produit blanc le plus courant à l’époque, c’était sûrement le lait. Or, certaines techniques anciennes permettaient d’obtenir du blanc avec du lait caillé, ou en faisant coaguler des protéines (caséine), mais la couleur obtenue, bien que douce, n’était pas très durable. Pas si facile de créer et faire durer les couleurs !
Mais tout a changé à partir du XIXe siècle, car la chimie s’en est mêlée.
On a découvert l’oxyde de zinc. Bien que moins couvrant que le blanc de plomb, il est moins toxique et ne noircit pas à la lumière, ce qui en fait une alternative populaire, notamment pour les intérieurs.
Mais la révolution, c’est l’invention du Dioxyde de Titane, qui devient dans les années 1920/1930 le premier pigment synthétique industriel capable de surpasser tous les blancs naturels. Sa blancheur est éclatante, son opacité totale, et sa stabilité chimique parfaite. Adopté ! En quelques années, il remplace quasi-totalement le blanc de plomb très toxique et le blanc de zinc. Il devient la base de la peinture moderne, des plastiques, des papiers, des cosmétiques… Sa production massive a rendu le blanc accessible à tous, transformant l’esthétique globale des bâtiments, des objets et des emballages.
Une palette de significations
Si la production du blanc a évolué techniquement, sa signification culturelle reste marquée par une profonde dualité, oscillant entre les pôles extrêmes de la pureté et de la mort, selon les civilisations.
La couleur du sacré et du vide
Dans la tradition judéo-chrétienne et l’Antiquité gréco-romaine, le blanc est la couleur de la lumière divine, de la vérité et de l’innocence. Les prêtres, les anges et les statues des divinités sont représentés en blanc pour symboliser leur éloignement du péché et leur proximité avec le divin. Les vêtements liturgiques blancs sont portés lors des grandes fêtes (Pâques, Noël). Cette idée de pureté et d’innocence portée par le blanc est récurrente dans les sociétés européennes mais aussi en Afrique et en Asie. Comme le dit Michel Pastoureau « aucune autre couleur n’est aussi unie dans la nature », que le blanc de la neige qui tombe et recouvre uniformément le paysage. Quel meilleur symbole pour la pureté ? Quand on sait que physiquement, la lumière blanche rassemble toutes les couleurs, le rapprochement avec le divin, le « tout », semble d’autant plus faire sens. Le blanc fait en fait référence à tout ce qui est impalpable, ce qui nous échappe : le divin comme les fantômes, l’au-delà (la « lumière blanche au bout du tunnel »). Et ce qui nous échappe aussi dans la vie, puisqu’on parle d’avoir « un blanc », une voix blanche, une nuit blanche, une balle à blanc… On en revient à son statut contesté de couleur : le blanc c’est le tout et le rien, l’absence, le vide, le manque aussi.
Couleur des rois et de la paix
Les rois, censés tenir leur autorité du pouvoir divin, utilisaient donc aussi le blanc qui avait l’avantage, dans les armées, de les distinguer de la masse (pas très stratégique pour survivre lors d’une guerre si vous voulez mon avis). D’où cette fameuse histoire de cheval blanc de Henri IV, avec son panache de plumes immaculées sur le casque. Ce fut aussi la couleur de la paix dès lors qu’on a brandi le drapeau blanc, qui se distinguait lui aussi par sa blancheur immaculée du sang que fait couler la guerre. D’ailleurs, la colombe de la paix est blanche aussi.
Couleur de la virginité
C’est aujourd’hui aussi la couleur traditionnelle du mariage, popularisée par la reine Victoria en 1840 pour incarner la virginité, la pureté et la nouvelle vie. Mais il faut savoir que précédemment dans l’Histoire, la coutume était plutôt de porter des robes colorées et riches pour fêter les noces. En fait, à l’époque romaine, la virginité d’une femme n’avait pas autant d’importance, et c’est le mariage chrétien qui l’a rendue essentielle à partir du XIIIe siècle, car il fallait être sûr que les garçons à naître seraient bien les fils de leur père pour des questions d’héritage et de généalogie. Cela a pris de plus en plus d’importance, et la robe blanche devint une façon d’afficher sa virginité, qui s’est inscrite durablement dans nos coutumes.
Couleur de l’hygiène, de la propreté
Le blanc est donc la couleur de ce qui est pur, immaculé, propre. Il n’est donc pas surprenant que pendant longtemps, tout linge en contact avec la peau devait être blanc, car blanc = propre et noir = sale. Les draps, sous-vêtements et linges de toilette étaient donc blancs pour des raisons d’hygiène mais aussi parce que l’entretien de ces tissus, que l’on faisait bouillir pour les laver, avaient vite raison des teintures peu durables de l’époque. De plus, naturellement, le coton le chanvre et le lin ont des teintes claires se rapprochant du blanc. Cette habitude est devenu un vrai tabou : il y a encore quelques décennies, il n’était pas envisageable de dormir dans des draps colorés par exemple. Mais petit à petit au XXème siècle on a introduit des teintes claires, pastel, puis de plus en plus vives et variées, et aujourd’hui la tradition ne persiste que dans l’hôtellerie.
Si nos usages se sont assouplis, il n’en demeure pas moins que cette couleur garde toujours son association à la propreté et constitue une réelle obsession largement manipulée par le marketing qui nous vend des lessives pour un linge « plus blanc que blanc », des produits pour blanchir tout ce qui est sale dans une cuisine une salle de bain ou les toilettes (produits qui sont parfois eux-mêmes plus blancs que blancs comme le bicarbonate ou le percarbonate de soude !).
Couleur de la sagesse et de la sérénité
C’est aussi un symbole de sagesse, sérénité, paix intérieure (les vieux sages ont toujours une longue chevelure et une barbe blanche ! Comme Dumbledore ou Gandalf quand il devient le magicien blanc, plus sage et puissant que jamais.
Finalement, c’est la couleur du début (pureté et innocence de la naissance) et de la fin (cheveux qui blanchissent, peau pâle des morts, linceul).
Couleur de notre peau d’occidentaux
Sans parler du blanc de la peau, celui dont on a déterminé qu’elle était gage de domination sur tous les autres peuples. Avant même l’exploration du monde, la peau blanche était en occident symbole de supériorité car le peuple qui travaillait dehors toute la journée avait le teint hâlé, et les artistocrates se faisaient un devoir d’avoir la peau la plus blanche possible pour s’éloigner autant que faire se peut du teint de peau des paysans. À une certaine époque, les nobles ont même usé de crèmes pour se blanchir davantage le visage, comme on le voit parfois dans les pièces de théâtres et les films d’époque où les personnages sont couverts de talc.
Cette coutume est totalement retournée avec la révolution industrielle : les ouvriers travaillent maintenant en intérieur et l’élite s’en distingue en se prélassant au soleil pour obtenir une peau bronzée. Le blanc était devenu la couleur du peuple, de ceux qui ne voient pas le soleil.
Au XIXe siècle, le blanc devient un marqueur social. Porter du blanc demande un entretien constant puisque le blanc est très salissant, ce qui signale une aisance financière.
Au XXe et XXIe siècles, le blanc reprend une place centrale dans le design et l’architecture (Bauhaus, design scandinave). Il n’est plus seulement un symbole religieux ou funéraire, mais une esthétique de la simplicité, de la fonctionnalité et de la neutralité. Il permet de mettre en valeur les formes, la lumière naturelle et de créer des espaces de calme mental.
Dans les autres cultures : la couleur de la mort
En Chine, au Japon, en Corée et en Inde, le blanc c’est avant tout la couleur de la mort (comme on le disait, la peau des mort est très pâle !), du monde des esprits, et c’est en blanc qu’ils portent le deuil et vont aux obsèques (comme le faisaient les femmes à l’époque romaine pour les funérailles de leur mari). La mort est pour eux le retour à la lumière (le passage vers l’au-delà, la purification de l’âme) quand il est pour nous le retour à la terre, et la lumière, c’est le blanc ! C’est aussi l’évocation du vide laissé par le défunt.
D’ailleurs, pour eux, les « Blancs » européens ont le teint « morbide », il paraît même qu’on aurait la réputation de sentir le cadavre…
En Égypte antique, on retrouve cette symbolique de la mort et de l’au-delà comme en Asie, ainsi que la pureté et la divinité, comme en Occident.
Le blanc du point de vue physique
Physiquement parlant, le blanc est la couleur qui contient toutes les autres.
Comme je l’avais expliqué dans une newsletter, la couleur que l’on perçoit est la couleur renvoyée par les objets, pas la couleur qu’ils absorbent. C’est un concept difficile à imaginer. Mais pour faire simple, quand on voit un objet bleu, cela signifie qu’il absorbe toutes les longueurs d’ondes sauf celle du bleu. Comme il la renvoie, on peut la voir. Pour le blanc, cela veut dire que l’objet n’absorbe aucune couleur, il les renvoie toutes. Et dans la lumière, la combinaison de toutes les couleurs, ça donne du blanc.
Contrairement aux autres couleurs qui absorbent donc certains ondes et en réfléchissent d’autres, le blanc agit comme un miroir. C’est pour cette raison qu’un objet qu’on perçoit blanc sous une lumière blanche prendra une teinte rouge sous une lumière rouge, ou bleue sous une lumière bleue. Comme il renvoie toutes les longueurs d’ondes qu’il reçoit, s’il ne reçoit qu’une longueur d’onde rouge, il ne renverra que du rouge, et on le percevra rouge. Complexe hein ?
L’impact du blanc sur notre psychologie
Les études en psychologie de la couleur suggèrent que le blanc a un impact significatif sur notre perception de l’espace et de l’humeur. Il est par exemple connu pour agrandir visuellement les espaces, raison pour laquelle il est beaucoup utilisé en architecture d’intérieur et en design pour donner « de l’air » et de la luminosité, surtout dans les petits espaces ou les pièces avec peu de lumière.
Le blanc n’évoque pas seulement le sacré, le divin, l’au-delà, la propreté : c’est aussi une couleur tranquillisante qui respire la simplicité. On le retrouve dans les bureaux et les hôpitaux pour favoriser la concentration et réduire le stress, que d’autres couleurs pourraient accentuer. Il est plutôt reposant pour l’œil aussi. Mais utilisé à outrance, le blanc peut aussi donner une sensation de froid, de vide, d’isolement, presque triste et déshumanisé. Et pour les yeux, quand il est utilisé en grande quantité et avec un fort contraste comme avec du texte noir, la fatigue visuelle revient. Tout est question de dosage !
Le blanc dans le design
Dans le design contemporain, le blanc est devenu une pièce maîtresse, notamment avec l’avènement du minimalisme. Les mouvements comme le Bauhaus et le design scandinave aujourd’hui très à la mode ont élevé le blanc au rang de couleur fondamentale car elle permet, par contraste, de mettre en valeur les formes, les matériaux et la lumière naturelle. Il sert de toile de fond neutre qui permet aux autres éléments de s’exprimer sans concurrence.
Dans le monde du marketing, de nombreuses marques utilisent le blanc pour communiquer la simplicité, l’innovation et la pureté. Le design de produits électroniques, l’architecture de bureaux et les applications mobiles (coucou Apple) reposent souvent sur des espaces blancs généreux pour créer une expérience utilisateur fluide et épurée.
En design graphique et en typographie, le blanc est essentiel pour assurer la lisibilité. Le contraste entre le texte noir et le fond blanc est considéré comme le standard optimal pour la lecture sur papier et sur écran (oui je sais, je suis complètement à l’opposé de ça sur mon site..!).
En bref
Le blanc est un symbole culturel fort et universel, ancré depuis la nuit des temps, et une des rares couleurs à n’avoir pratiquement pas changé de signification quand bien même ses symboliques sont variées, très reliées à la lumière et au sacré, du divin jusqu’à la mort. Dans le design et l’art, sa maîtrise permet de sculpter l’espace, de guider le regard. De toutes les couleurs, c’est donc celle qu’on sous-estime sans doute le plus !
